Truands, mendiants, policiers et prostituées forment au fond un seul et même monde, guidé par un seul et même principe – la survie par le profit, sans foi ni loi. Fille de Peachum et femme de Mackie, la jeune et pure Polly cristallise la lutte entre deux clans d’un même système, capitaliste, le butin espéré d’une société où le pouvoir politique (la Reine, invisible) n’est jamais que l’ombre du pouvoir financier (la Banque, omnipotente). De fait, à travers ces bandits singeant les bourgeois, Brecht stigmatise les bourgeois réels aux pratiques de bandits...
Maxime brechtienne : « D’abord la bouffe, ensuite la morale. » Ethiques ou financières, que valent donc nos si chères valeurs ? Au pic de l’euphorie, elles se vendent au prix fort. Au coeur de la crise, elles tombent à trois fois rien. Sous les ors illusoires du capitalisme triomphant et de la bienséance bourgeoise, grondent la misère, le malheur et la faim. Que monte ou chute la bourse, la vie se révèle sans fard – réduite à la survie. Et voici l’opéra, art luxueux par excellence, enfin dépouillé – donné pour quatre sous. Dans leur chef d’oeuvre, Bertolt Brecht et Kurt Weill attaquent au vitriol les valeurs d’une société naufragée entre ruine du sens et vertige des sens, destruction des références et fureur des appétits – cupidité, tyrannie, luxure. Sous l’hypocrisie bourgeoise des convenances, violemment décapée par l’ironie brechtienne, jaillit la violence de l’injustice sociale – lamisère du monde.
Sur scène, trois moments historiques se superposent : Londres 1728 (L’Opéra des Gueux de John Gay, dont s’inspire Brecht), Berlin 1928 (L’Opéra de quat’sous), France 2011. Trois dates, trois crises.
1728 – à Londres, capitale du capitalisme. Peu après la création de la Banque d’Angleterre, la faillite du banquier Law a jeté le discrédit sur le papier-monnaie, censé inspirer la confiance. La faune des bas-fonds « s’enrichit » en déclassés. Dès lors, prenant l’opéra à rebours, Gay en chasse rois et princesses pour y faire tonner la foule desmiséreux, dont le piétinement se fait entendre sur la scène de l’Histoire.
1928 – à Berlin, épicentre des Années Folles. Les tranchées de la Première Guerre mondiale ont anéanti les grandes espérances de l’humanisme européen. Décapités, l’Homme, le Progrès, la Vérité, la Raison, le Bonheur ont perdu leur âme et leur majuscule. Au siècle précédent, déjà, les maîtres du soupçon avaient creusé la tombe des Lumières : pessimisme de Schopenhauer, post-nihilisme de Nietzsche, matérialisme de Marx, irrationalisme de Freud. La boucherie de 1914-1918 radicalise la dévaluation générale des valeurs occidentales. Du passé, faisons table rase.
Oui, mais pour quoi faire ? Rien, hurlent les dadaïstes européens qui poétisent à coups de marteau et les expressionnistes qui projettent les cauchemars d’une Allemagne atterrée. L’avenir, claironnent les constructivistes soviétiques et les futuristes italiens, fascinés par l’accélération du nouvel âge industriel. L’au-delà, proclament les surréalistes, en quête du coeur des rêves. Un autre monde, martèlent Brecht et Weill – l’envers de l’exploitation moderne. En 1928 culminent les « Roaring Twenties », ces rugissantes années 20, vibrantes d’ivresse et de vitesse, de vie frénétique et de prospérité hyperbolique. Un an plus tard, en 1929, cette mécanique endiablée sera brisée net par une crise absolue, terreau de toutes les catastrophes – chômage demasse, fascismes, guerre totale, horreur mondiale. L’Opéra de quat’sousmarque l’instant de la danse au bord du volcan – à quatre pas de la descente aux Enfers.
1728, 1928, 2011 : si aujourd’hui la crise, une fois encore, nous désenchante, L’Opéra de quat’sous lui rend bien la monnaie de sa pièce – à chaud et à chants.
GERALD GARUTTI
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