L’Arbre sorcier, Jérôme et la tortue

Récit de la naissance d’un spectacle (1968)

• L’Arbre sorcier, Jérôme et la Tortue
Catherine Dasté et ses enfants auteurs
Dim, Dam, Dom, réalisation Gérard Poitou, 14/04/1968
Document de l’INA diffusé le 20 novembre 2018 lors de la journée académique « De Sartrouville à Sartrouville : 50 ans d’Éducation artistique et culturelle », organisée par l’Académie de Versailles et la DRAC Île-de-France au Théâtre de Sartrouville et des Yvelines–CDN

Institutrice de 1960 à 1989 à Sartrouville, Nicole Delvallée met en œuvre la pédagogie de Célestin Freinet, basée notamment sur la coopération entre enfants, l’expression libre, la mise en place de projets et la créativité. Sa volonté d’impulser en classe la rencontre avec les arts et la pratique artistique rencontre un écho favorable dans la municipalité, où vient d’être fondé le théâtre de Sartrouville en 1966. Lorsque Nicole Delvallée rencontre la comédienne et metteure en scène Catherine Dasté, qui souhaite écrire un spectacle en sollicitant la participation des enfants, elle s’engage dans l’aventure avec ses élèves de CE1 de l’école Jules-Ferry. Ils mènent quatre mois durant des ateliers d’écriture avec la créatrice et quelques comédiens du Théâtre du Soleil. Ainsi nait L’Arbre sorcier, Jérôme et la tortue, spectacle qui sera joué sur la scène du Théâtre de Sartrouville.

 

Récit de la création

L’Arbre sorcier, Jérôme et la tortue (par Nicole Delvallée)

« En 1967, Catherine Dasté souhaite créer un nouveau spectacle en sollicitant la participation des enfants. Elle se rend dans nos 4 classes et découvre que nos élèves travaillent par petits groupes dans des ateliers diversifiés : imprimerie, recherches personnelles sur un sujet d’histoire ou de sciences, bricolage, peinture, musique (dehors) et jeu dramatique (dans le couloir), qui font l’objet d’une présentation à la classe et d’un bilan chaque samedi. Elle dialogue avec les enfants, répond à leurs questions concernant les « Musiques Magiques », son travail de comédienne et de metteur en scène. Elle leur propose alors de venir travailler avec eux pour inventer un nouveau spectacle. Projet adopté avec enthousiasme et à l’unanimité !
Lorsqu’Ariane Mnouchkine, intéressée par la création d’un spectacle pour enfants, accepte de prêter quelques comédiens du Théâtre du Soleil à Catherine Dasté, mais seulement de 8h30 à 12h30, celle-ci vient une demi-matinée par semaine dans ma classe de CE1, pendant environ 4 mois. Elle est accompagnée de son petit magnétophone et, de temps en temps, par 2 ou 3 comédiens.

D’emblée, elle propose une situation aux enfants : Dans un village, il y a un très méchant chef qui oblige tout le monde à travailler pour lui sans trêves. Il a chassé tous les animaux sauf un qui a réussi à se cacher.
Les enfants débattent pour définir qui est le méchant chef : un animal, un robot, un général… non, un arbre sorcier. Toute la classe adhère à l’idée. Quel animal a réussi à se cacher : une biche, un oiseau, un chat… Une tortue propose Jean-Marc parce qu’elle cache sa tête et ses pattes, et l’arbre sorcier la prend pour une pierre. Adopté !
Il est à noter que toutes références à des personnages vus à la télévision ou dans les BD seront exclues. Les enfants savent eux-mêmes très bien faire le tri ! Les personnages principaux de l’histoire étant définis, le travail a concerné ensuite, la construction dramatique du spectacle. Elle s’est faite oralement, mais aussi grâce à des dessins, souvent laborieusement, péniblement, parfois dans l’effervescence. 

La transposition d’évènements vécus à l’école ou hors l’école

Les différents moments de l’action à construire auxquels la majorité des enfants adhèrent sont liés à la qualité de la vie de la classe. Plus celle-ci est riche en évènements et en réflexion sur notre environnement et notre vie quotidienne, plus le scénario à construire devient intéressant, reflet des questionnements, des rêves, des préoccupations, des peurs inconscientes des enfants.*
Catherine quittant la classe, les enfants continuent individuellement de dessiner sur leur petit carnet de croquis et d’imaginer des aventures à lui présenter lors de sa venue suivante. La continuité de la pensée demeure constante et réservée de jour en jour lors de ce processus de création.

On a souvent lu que les spectacles créés par Catherine avaient été écrits par des enfants. Non !
Les comédiens ont improvisé sur les thèmes discutés et retenus par les enfants. Catherine a rédigé, au fil des répétitions, les textes du scénario. À l’époque, si certains critiques se sont extasiés, d’autres ont écrit que ces spectacles sans queue ni tête et surtout exempts d’écriture littéraire, étaient faits pour des analphabètes ! Par ailleurs, les enfants ont rédigé collectivement leur histoire afin de réaliser un album pour leurs correspondants. Avec leur fin à eux, un peu trop conventionnelle mais combien rassurante, qui n’est pas celle qui fut décidée et retenue par Catherine. Album qui fut ensuite édité par le mouvement Freinet dans un numéro de la revue Art Enfantin. »

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– Faire face à l’autorité jugée abusive : l’arbre sorcier et ses dictats violents.
– Faire face aux apprentissages : la tortue doit apprendre à marcher verticalement, à nager, à escalader…
– Déjouer les pièges que nous tend la vie : fuir le village asservi. S’échapper des filets des pêcheurs de l’arbre sorcier.
– Dénoncer la punition et la récompense : le pays des « médailleux » et leur manie d’organiser des concours.
– Croire aux vertus de la musique pour apaiser les conflits.