Alban Darche

L'ENSEMBLE ARTISTIQUE DU CDN

Destiné à des études scientifiques, Alban Darche a choisi de s’épanouir dans le domaine artistique : après des études musicales classiques au Conservatoire national de Région de Nantes, il entre au Conservatoire national supérieur de musique de Paris, en jazz, en 2005. Depuis, disque après disque, il n’a de cesse de s’affirmer ; multipliant les formats et les expériences, il construit une œuvre originale, cohérente et libre. Ce saxophoniste, compositeur, arrangeur compte à son actif quatre albums, dont un réalisé avec le chanteur Philippe Katerine. Cet artiste pluridisciplinaire présente une large palette de talents (compositions et musiciens) en mêlant le jazz à la pop, le rock, l’opéra, le cinéma, le rap et le slam, la musique contemporaine, la musique de chambre… Il fait valser les étiquettes, allant de la danse au théâtre musical. Il est le leader de multiples formations, du trio au grand format, du Cube au Gros Cube. Parallèlement à ses projets personnels, il s’associe à l’Orchestre national de jazz, Le Sacre du Tympan, Gabor Gado, Tim Berne, Driss El Maloumi, John Hollenbeck, Samuel Blaser. Il rencontre le metteur en scène Sylvain Maurice lors de la création La Chute de la maison Usher en 2010. Il devient membre de l’Ensemble artistique du CDN de Sartrouville au moment où Sylvain Maurice prend la direction du Théâtre en janvier 2013. Il prépare pour Odyssées en Yvelines une pièce musico-théâtrale ou théâtro-musicale aux côtés de l’auteur Marion Aubert et du metteur en scène Nicolas Laurent, Max et le Big Bang Club, créé en janvier 2016.

Le son Alban Darche
« Alban Darche est de ceux que l’on reconnaît. Peut-être moins par le son que par la pensée musicale… ou alors par le son, mais en ce qu’il est la résultante d’une sonorité (ici, un détournement virtuose de la tradition classique), d’un phrasé, d’une certaine angulation mélodique traduisant une pensée harmonique et rythmique, qui font que, faute d’être capable d’identifier l’un et l’autre de ces paramètres, on résume : “ça sonne comme du Alban Darche”. Il y a d’ailleurs une continuité parfaite entre le travail de l’improvisateur et celui du compositeur, le saxophoniste n’étant pas avare de sa plume, même lorsque, loin de son Gros Cube, il se contente de ce petit Cube. Voilà dix ans qu’il partage son histoire avec Sébastien Boisseau qui réinvente la walking bass, le jeu ostinato ou free, et Christophe Lavergne qui bat un tambour ludique et facétieux. » Franck Bergerot

 

Entretien avec Sylvain Maurice

Novembre 2015


Je voulais te poser des questions sur ton parcours de musicien. Et tout d’abord revenir le fait que tu diriges des grandes formations. Comment t’est venue cette idée du grand orchestre ? Est-ce qu’au départ tu voulais être interprète comme saxophoniste ou est-ce que tu t’es rapidement tourné vers l’écriture, les arrangements et l’orchestration ?

A.D. : Les deux m’ont intéressé assez tôt et je crois savoir pourquoi. En fait, c’est le fruit d’une double frustration (ou du moins insuffisance) liée à l’instrument, même si le saxophone me correspond extrêmement bien au niveau de l’expression. C’est un instrument vraiment dédié au jazz ou à des musiques populaires. Dans la musique classique, sa place est toute petite, même si elle n’est pas inintéressante, elle ne permet pas vraiment d’y faire carrière. Comme j’ai toujours été porté par la musique classique ou par la musique écrite même si elle est actuelle, je n’avais pas la possibilité d’évoluer avec le saxophone de ce côté. J’avais donc besoin de retrouver une dimension un peu orchestrale, qui me permette cette familiarité avec la musique classique. Du coup j’ai fait la différence entre le sax pour le jazz d’improvisation et le recours à l’écriture pour pallier ce manque lié à l’esthétique : c’est la première raison. La seconde est que le saxophone est un instrument monophonique et que ce j’entends n’est pas monophonique. Si j’avais fait du piano, je n’aurais peut-être pas du tout été vers l’orchestre, car le piano m’aurait satisfait pleinement. Comme je fais du saxophone, je pense que c’est cette dimension-là qui me manque. En jouant du saxophone et de l’orchestre, je suis comblé.

Dans ta musique, on entend une influence symphonique. Tu es toujours un des premiers en France à défendre dans le domaine du jazz les grands ensembles.
A.D. : Oui, c’est vrai, même si nous sommes assez nombreux à défendre les intérêts du grand orchestre. J’aime bien les ensembles de jazz, historiquement parlant. Mais, si je comptabilise ce que j’écoute le plus, ce qui me nourrit et m’influence, c’est en définitive plus la musique classique que le big band de jazz. Utiliser d’autres couleurs musicales vient de l’envie de prendre des ingrédients dans toutes les musiques qui me parlent, et là on est bien au-delà du spectre du jazz. Ce qui n’est pas du tout toujours le cas des musiciens de jazz en général, même ceux qui revendiquent Ravel, Bartók, Stravinsky, pour qui ça reste souvent une influence secondaire par rapport à leur première idiome qui est le jazz.

Est-ce que dans les grands ensembles de jazz, notamment américains, il y a des gens qui t’ont influencé vraiment ?
A.D. : 
Je dirais Claude Thornhill et le Gil Evans des années 40. Ellington aussi bien-sûr. Après si on avance dans le temps, il y a quelque chose qui m’a vraiment marqué au niveau de l’écriture, c’est le band de Kenny Wheeler avec Music for large and small ensembles. Il a fait d’autres disques, mais celui-là, qui date de 1990, m’a marqué. Il y a bien sûr Count Basie, qui sans être une influence particulièrement forte, m’a permis d’approfondir la connaissance du Big Band, les automatismes, la façon de faire sonner un grand orchestre, les trucs qui font gagner du temps dans l’orchestration et dans la façon d’écrire.

Avec Gil Evans, il y a plusieurs périodes. Il a beaucoup évolué entre le lendemain de la Seconde guerre et les années 70.
J’aime moins ce qu’il joue dans les années 70. Ce qu’il fait avec Miles Davis dans les années 50, je trouve ça fantastique. La période plus électrique me parle moins. A cette période-là, il y a d’autres choses qui me plaisent beaucoup comme Zappa. Quand on pense jonction entre musique actuelle – ça ne s’appelait pas comme ça à l’époque – et puis la musique classique, c’est tout de suite Zappa qui me vient à l’esprit.

Tu as été influencé par le rock. Tu as fait un disque sur Queen en hommage à Freddy Mercury et son groupe, tu évoques Zappa. Est-ce que ce rock expressif voire théâtral, sophistiqué au niveau des arrangements t’a influencé ?
A.D. : Je pense que c’est d’abord le côté sophistiqué des arrangements qui a attiré mon oreille. Je suis venu au rock plutôt par là, parce que j’y suis venu tard. Petit, je ne connaissais pas cette musique que j’ai découverte jeune adulte. Ce qui m’a attiré, c’est le côté rock symphonique de Queen, comme un challenge pour trouver un chemin médian entre les esthétiques. Avec Zappa, j’aime le côté virtuose de l’exécution. On a tendance à toujours scinder les deux : il y a d’un côté l’expressivité, la poésie, le romantisme…, et puis de l’autre : la technicité, fort décriée. Rares sont les gens qui sont attirés par les deux aspects à la fois. Pour moi, une technique qui en met plein la vue, je ne suis pas contre. Cette dimension un peu sportive dans la musique, je trouve ça assez chouette. Par rapport au jazz, ça a même du sens, parce que c’est exactement ce qui se passait dans les années 30 ou 40 lors des jams qui faisaient défiler les solistes sur scène. Quand c’est fait dans un bon esprit, je trouve ça chouette. Dans la musique classique, on retrouve cet aspect aussi : quand un pianiste joue Chopin ou Liszt, il a dans la tête cette expression pleinement sportive, ce qui ne l’empêche pas d’être dans l’expression musicale. On retrouve ça chez Zappa aussi.

Zappa a lui-même été influencé dans sa version savante par Stravinsky ou par les musiques répétitives, les musiques américaines…
A.D. : 
Oui, c’est exact. C’est une influence que j’ai récupérée chez les minimalistes américains en général. J’ai découvert ça plus tard, mais c’est quelque chose qui me parle beaucoup. Stravinsky a beaucoup influencé le jazz. Il était à New York dans les années 40. Fan de Charlie Parker, il assistait à ses concerts. Il a revendiqué cet amour du jazz, considérant que c’était une musique importante, avis moins partagé par d’autres de ses contemporains. Certains pensaient que le jazz était une mode. Stravinsky a donné ses lettres de noblesse à cette musique qui était au départ une musique populaire, notamment grâce à son Ebony Concerto for Woody Herman and His Orchestra (1946).Historiquement, le jazz a toujours été un peu ballotté entre les deux.

Quand nous avons travaillé ensemble sur le projet La Chute de la maison Usher, la musique que tu as composée était sous le signe de Schubert.
A.D. : 
C’est vrai. Sur ce projet, l’objectif était de faire une musique qui ne soit pas un écrin à l’improvisation, mais une musique finie. J’ai trouvé des choses qui viennent du jazz, mais les influences sont plus du côté de la musique classique. Schubert était forcément présent, car il amenait l’idée du romantisme, un romantisme réservé. Il y avait Brahms aussi.

Quand tu étais enfant, tu écoutais davantage de musique classique en fait ? Tu étais baigné dans cette influence-là ?
A.D. : 
J’ai écouté du jazz assez tôt quand même. C’est probablement ce que j’écoutais le plus. Après, il y a quelques titres de chansons et de variété : Jean-Jacques Goldman, Stevie Wonder. En revanche, je suis passé à côté de plein d’aspects de la variété française. J’ai fait le tri plus tard entre ce qui me plaisait et ce qui ne me plaisait pas…

Est-ce que tu as le désir de faire spectacle grâce à la musique, qu’elle soit théâtrale ?
A.D. : 
J’envisage la musique surtout d’un point de vue narratif. J’ai envie de faire voyager les gens. Grâce à la musique instrumentale, les auditeurs passent par toute une palette d’émotions et vivent une histoire tout au long du concert. Je n’écris pas la musique comme une suite, mais en revanche, je fais en sorte que cela raconte quelque chose. Tout le monde fait ça plus ou moins, mais pour moi l’aspect narratif est vraiment important.

Avec l’idée ou l’envie que ce soit spectaculaire ?
A.D. : 
Face à un orchestre, l’auditeur vit une expérience forte, qu’on ne reçoit pas tous les jours. C’est un aspect très important, parce que le jazz est en train de mourir, tout comme la musique classique d’ailleurs qui connaît un public vieillissant.

Tu te montres très pessimiste ?
A.D. : 
Je ne suis pas pessimiste, j’essaie d’être réaliste. La culture ne va peut-être pas être considérée comme essentielle pendant un moment, avant de réapparaître de nouveau comme une nécessité pour avancer socialement. Il y a quelque temps, Radio France a fait paraître les chiffres d’une étude sur l’âge des spectateurs de concerts de musiques classique, contemporaine et lyrique, une étude exhaustive qui portait sur un grand nombre de salles en France, la moyenne d’âge du public est passée de 31 ans à 61 ans en quelques dizaines années. Ce sont exactement les mêmes qui sont dans les salles : ils ont vieilli. Le constat est qu’il n’y a pas de renouvellement : il y a quelques jeunes qui viennent une fois puis ne reviennent plus. Les fidèles sont ceux qui font des études artistiques. C’est un vrai problème. Pourtant avec une communication efficace, on peut proposer du jazz en grand ensemble qui peut toucher tous les publics. C’est déjà du spectacle en soi sans ajouter la dimension de mise en scène. Je ne suis pas du tout contre le fait de faire un peu le show parce que j’aime bien cet échange avec les gens. Mais le grand orchestre, c’est spectaculaire en soi.

Tu vas créer un spectacle en direction de la jeunesse la saison prochaine, dans un projet qu’on partage. C’est un spectacle inspiré de Piccolo Saxo que tu vas créer avec Marion Aubert et Nicolas Laurent. Tu es à l’initiative du sujet et du dispositif : un saxophone ou des saxophones discutent avec la figure d’un enfant. Cela permet d’appréhender la famille des saxophones et de parler de sujets liés à l’enfance. Comment tu définirais ce projet ?
A.D. : Le saxophone a une expression proche de la voix humaine. Cela a toujours été une de ses particularités, tout comme le violon. En tant qu’interprète, ce qui m’intéresse au niveau de l’expression, c’est de coller à la voix humaine. Il y avait déjà cet aspect dans La Chute de la Maison Usher : le saxo pouvait apparaître comme une sorte d’écho à la voix, une présence un peu fantomatique dans le sillage du personnage interprété par Jeanne Added. Dans ce nouveau spectacle, il s’agit de parler de la relation en général entre l’enfant et la musique. La musique qui accompagne les étapes de la vie d’un enfant. L’apprentissage de la musique aussi, qui peut être autant un bonheur et un soutien qu’envahissante. Des sujets graves comme le déracinement, la guerre, l’insertion seront évoqués, mais avec un aspect global léger, notamment grâce au saxophone.

Est-ce que tu as envie de continuer à travailler avec des chanteurs ou des chanteuses ? Comment vois-tu cela ? Est-ce un enjeu pour toi ?
A.D. : 
J’aime la voix en général dans l’expression mais ce ne sont pas les chanteurs de jazz qui m’intéressent le plus. J’ai l’impression qu’il y a deux mondes, entre d’un côté le jazz de création et ce qui se fait avec la voix, et puis d’un autre côté les chanteuses de jazz qui sont vraiment un produit commercial. Les labels qui ne vendent plus de jazz, pour continuer à exister, vendent des disques avec des chanteuses. Dans les magasins où l’on vend encore des disques de jazz, sous l’étiquette « chanteuses de jazz », il y a souvent des trucs qui sont plutôt folk ou pop-rock. On peut s’éloigner assez vite du jazz malgré l’étiquette pour faire vendre.

Quelqu’un comme Gregory Porter, tu le classes dans quel registre par exemple ?
A.D. : Je le connais peu. D’après ce que j’ai entendu, c’est plutôt de la Soul et ça a l’air biens.

Quelle est ton actualité de l’année prochaine parallèlement à notre projet Camille, Max et le Big Bang Club ?
A.D. : Il y a plusieurs trucs. Je travaille en ce moment sur Le Tombeau de Poulenc, qui réunit l’orchestre de Jean-Christophe Cholet et le mien. On s’inscrit dans une tradition française du « tombeau », qui est de payer un tribu à quelqu’un ou à une influence, et en même temps de faire cet hommage dans une forme complètement libre. Je suis fan de Poulenc, et de quelques œuvres en particulier qui m’ont marqué. Je pense notamment au Concerto pour piano. Chez Poulenc , il y a la coexistence schizophrénique de deux personnages : le recueilli, très sérieux, très classique qui a même fait de la musique liturgique, et puis le côté plus cabotin, fou, rigolo, qui a fait des trucs un peu désarticulés qui vont chercher du côté de l’Amérique du Sud. Ce sont deux aspects pas faciles à accorder, et l’enjeu est de faire coexister ses univers dans une même expression. Cela résonne avec ce que j’essaie de faire moi-même et ce que je suis. Sur ce projet, je collabore avec deux autres compositeurs, Jean-Christophe Cholet mais aussi Matthias Ruegg, pour essayer de confronter les points de vue et inventer un programme assez cohérent qui laisse à chacun sa liberté. Ensuite, c’est un vrai projet de Big Band traditionnel avec des jeunes musiciens européens autour de notre groupe JASS, qui nous réunit John Hollenbeck, Samuel Blaser, Sébastien Boisseau et moi. Nous résiderons au Petit Faucheux à Tours avant de jouer dans quelques scènes importantes (Blois, Orléans, Nantes, Châteauroux, Guidel…). C’est un projet particulièrement lourd à monter mais qui va exister grâce à la persévérance de Sébastien Boisseau. Un grand orchestre de jazz va vivre pleinement pendant une saison au moins, création, enregistrement et tournée ; je m’en réjouis fortement.