• From The Ground To The Cloud

    texte Eve Gollac
    mise en scène Olivier Coulon-Jablonka

    Une immersion haletante dans les vertiges du monde numérique.

    Coproduction
    Théâtre
    Dès 15 ans |
    Grande salle numérotée | 2h30
    • mar. 12 déc. 17 : 20h30
    • mer. 13 déc. 17 : 20h30

    On nous l’annonce régulièrement à la une des magazines, nous sommes entrés dans l’ère des « big data ». La production industrielle, les échanges entre individus, la culture sont informatisés depuis longtemps déjà, mais avec l’arrivée des objets connectés et des nanotechnologies, l’informatique entre dans nos corps, dans nos maisons, dans nos villes… Les frontières s’effacent. Tout interagit avec tout en permanence, tout fait partie du cloud, et le cloud fait partie de tout. Alors, pourquoi ne pas mettre le cloud sur les planches, aussi paradoxal que cela puisse paraître ?

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    Un data center à la Courneuve
    Qu’est-ce que le cloud ? Cette question s’est imposée à nous à la Courneuve. Nous menions alors une enquête sur ce territoire et nous avons croisé Mathilda et Khadija qui luttaient contre l’édification d’un data center dans leur rue.
    Nous ignorions alors jusqu’à l’existence de ces bâtiments. Les data centers sont d’immenses hangars où sont stockés des ordinateurs qui hébergent les données produites par le web : les data.
    Le paysage de la rue Rateau est impressionnant. Des bâtiments de tôle ondulée protégés par des grilles équipées de vidéo surveillance s’étendent sur plusieurs centaines de mètres face aux modestes habitations de banlieue. Un seul data center consomme autant d’énergie qu’une ville de 50 000 habitants, il est la propriété de multinationales qui centralisent ces données, objet de toutes sortes de commerces particulièrement opaques. On est bien loin de ce cloud des magazines, immatériel, intuitif, personnel… Les data centers sont en quelque sorte les boites noires du XXIe siècle. Nous avons voulu les ouvrir pour savoir ce qu’elles contenaient.

    French Tech
    Fidèles à nos habitudes, nous avons d’abord mené une enquête auprès des « acteurs » de ce secteur. Nous avons plongé dans le monde de la « French Tech », nous avons suivi des « talks » d’entrepreneurs, visité des fab’labs, nous avons été dans des incubateurs de startup, nous avons participé à des hackathons... Nous étions en 2017, la loi de surveillance était votée, les élections présidentielles battaient leur plein avec la question du chômage, de la crise politique, financière, mais nous, nous baignions dans un monde résolument optimiste ; un monde dans lequel dix personnes peuvent, avec la bonne technologie, changer la vie de millions d’utilisateurs en mieux.
    Les datas scientists, les ingénieurs en machine learning, les traders haute fréquence, les programmeurs, tous ceux que nous avons rencontrés nous ont parlé avec enthousiasme des progrès actuels, tous sont convaincus qu’une véritable révolution anthropologique est en marche. Cette révolution d’un nouveau genre pose un certain nombre de questions. Car les solutions techniques chassent le politique. Lorsque la réponse à l’explosion du surendettement est une appli qui permet de mieux contrôler ses dépenses, on ne se pose plus la question du système bancaire, ni celle de la répartition des richesses… Se met peu à peu en place ce que la philosophe Antoinette Rouvroy appelle « la gouvernementalité algorithmique ». Elle permet de faire exister et de rendre pérenne n’importe quel état de fait, par une gestion permanente et totale de la société, au lieu d’inventer et d’interroger  cette société.
    Subjugués par la fantasmagorie des objets technologiques, les yeux rivés sur nos smartphones, nous n’interrogeons plus ce qui se cache derrière ces écrans, et nous nous laissons bercer d’illusion. Non seulement ces technologies douces sont tout autant matérielles et polluantes que les autres, mais elles portent en elles un modèle de société qui ne dit pas son nom et qui commence à peine à se révéler avec l’« ubérisation ». D’où vient cet aveugle- ment ? Il nous fallait poursuivre l’enquête dans la Silicon Valley, berceau de ce techno-solutionisme.

    Retour à la Silicon Valley / Retour aux sources
    Nous nous sommes rendus dans la Silicon Valley en faisant un détour par le passé, guidés par l’ouvrage du journaliste Fred Turner, Aux Sources de l’utopie numérique. Fred Turner soutient que l’idéologie californienne est née du croisement entre deux cultures, celle des ingénieurs de Berkeley et celle des hippies. Car dans l’Amérique de la Guerre froide, l’informatique n’a rien à voir avec les hackers. Elle évoque un monde bureaucratique et déshumanisé. Elle est le pur produit du complexe militaro-industriel. Elle s’est développée en même temps que la bombe nucléaire, lors du projet Manhattan, sous la forme d’ordinateurs monstres, occupant des salles entières, propriétés de l’État ou de puissants groupes financiers et industriels, autour desquels s’affaire un essaim d’employés en uniforme bleu (le fameux Deep Blue).
    Aussi, quand les étudiants de Berkeley se révoltent en 1966, ils s’en prennent à ce qu’ils appellent « la Machine », et déchirent des cartes perforées d’IBM en signe de protestation. C’est le signal qu’attendait la jeunesse pour se révolter. San Francisco assiste à la naissance de ce que la presse appellera le mouvement hippie, mouvement qui cache en vérité une réalité protéiforme.
    S’il existe une mouvance contestataire, voire révolutionnaire, qui cherche à transformer l’organisation sociale, un autre courant prétend lutter contre l’American way of life en agissant sur les consciences. Plus artistes que militants, ils sont en partie héritiers de la même tradition intellectuelle que les jeunes informaticiens de Stanford et du MIT, à savoir la cybernétique(1). Et s’ils refusent la société industrielle telle qu’elle est, certains vont volontairement récupérer des technologies militaires et industrielles, en les détournant(2). Finalement, le « Summer of love » fait long feu. Dès 1969, la répression policière s’accroit et les contestataires sont nombreux à quitter San Francisco. Au même moment, dans des garages, les premiers hackers commencent leurs expériences… Ils partagent avec les hippies la confiance en l’initiative individuelle contre la machine d’État, l’expérience du LSD, la lecture des nouveaux cybernéticiens (M. McLuhan, B. Fuller…), le refus des hiérarchies traditionnelles, un intérêt pour les nouveaux outils... Mais en faisant le choix de créer par la suite des entreprises, les hackers trouvent un débouché plus lucratif que leurs prédécesseurs, partis fonder des communautés rurales. Ceux qui en reviendront quelques années plus tard trouveront dans le développement de l’informatique un LSD d’un genre nouveau. Et même, une nouvelle manière de communier. Certains hippies sur le retour seront, dans les années 80, les pionniers des premiers réseaux d’échanges électroniques. Quand la société Apple développe le premier ordinateur personnel, elle l’oppose aux grosses machines de calcul centralisées d’IBM : Apple fait de l’ordinateur personnel un outil d’émancipation. L’aura de transgression que porte l’éthique hacker de la Silicon Valley a dès lors façonné l’économie de l’information.
    Dans les années 90, des libertaires et des libéraux se sont retrouvés dans le libertarisme, impulsant une libéralisation de l’économie états-unienne. Ce n’est pas un hasard si le magasine Wired, spécialisé dans les nouvelles technologies, a été le fer de lance de ce mouvement, célébrant tour à tour le démocrate Al Gore, père de l’« autoroute de l’information », et le républicain Newt Gingrich, artisan de la libéralisation des télécoms. Car lorsque le Web nait, en 1993, les télécoms ne sont pas encore régis par la libre concurrence. Qui se souvient qu’en 1994 il y a eu un débat pour savoir s’il fallait autoriser le commerce en ligne, et si cela était compatible avec la vocation d’internet qui est le partage de l’information ?  Internet a le visage qu’il a aujourd’hui suite à des décisions politiques, autant que d’impératifs technologiques. Il est le fruit d’une époque : celle où le capitalisme a assimilé les revendications libertaires, et les a exploitées pour libéraliser davantage l’économie, et pour inventer un contrôle de l’économie et du travail plus « individualisé » que jamais (le management contemporain).
    La Silicon Valley n’aurait jamais eu cet impact idéologique dans la mutation du capitalisme sans « son esprit rebelle ». Aujourd’hui encore, l’univers des startup s’énonce sur un mode disruptif qui vient bousculer l’ancien monde. Mais à regarder les data centers de la Seine-Saint-Denis, nous devons constater que la micro-informatique a produit le contraire de ce qu’elle promettait. Par une étrange ironie de l’histoire, nous semblons revenus au même point. Nous avons aujourd’hui besoin de gigantesques data centers pour stocker les datas et faire tourner les logiciels que nous utilisons (les « applis »). Les dimensions de ces machines excèdent celle des premiers ordinateurs qui horrifiaient les hippies. Et nos smartphones ne sont que des fenêtres sur le nuage, cette machine qui est la plus grande qui ait jamais existé et qui fonctionne sans interruption.
    Olivier Coulon-Jablonka et Eve Gollac

    (1). La cybernétique considère que la nature a une tendance naturelle à l’entropie, c’est-à-dire au chaos. Pour Norber Wiener, son inventeur, le seul moyen d’y faire face est de développer les systèmes d’informations et d’augmenter la circulation de messages. La cybernétique devient donc l’arrière-plan théorique d’un nouveau déterminisme technologique : plus la circulation de l’information augmentera, grâce aux machines qui la traitent, plus on fera reculer le conflit et le chaos.

    (2). Par exemple, les Merry Pranksters organisent des « Acid Test », des spectacles psychédéliques et multimédias où les participants sous LSD sont plongés dans une saturation de sons et d’images.

    Distribution

    texte écrit à partir des livres Aux Sources de l’utopie numérique (Fred Turner), Ringolevio (emmett Grogan), Howl (allan Ginsberg), Manuel d’instruction pour le vaisseau spatial « Terre » (Buckminster Fuller) et de matériaux documentaires
    contemporains
    dramaturgie et constitution des matériaux Eve Gollac et Olivier Coulon-Jablonka
    scénographie Grégoire Faucheux
    lumière Anne Vaglio
    costumes Delphine Brouard
    musique Ryan Kernoa
    vidéo Camille Plagnet et Jeanne Delafosse
    régie générale Thierry Lacroix
    régie lumière Manon Lauriol
    régie son Vassili Bertrand
    avec Julie Boris, Florent Cheippe, Hugo Eymard, Ryan Kernoa, Jean-Marc Layer, Malvina Plégat et Guillaume Riant
    administration et production Olivier Heredia
    diff usion Valentine Spindler
    conseiller Johnny Lebigot
    production Moukden-Théâtre / coproduction Théâtre La Commune – CDN d’Aubervilliers, Théâtre de Sartrouville et des Yvelines – CDN, Théâtre la Vignette – Montpellier / avec le soutien de l’Aide à la production de la région Île-de-France / avec l’aide précieuse du T2G – CDN de Gennevilliers et de la Fonderie – Théâtre du Radeau (Le mans), Cap étoile – La Fabrique (Montreuil), Théâtre l’échangeur (Bagnolet)
    Olivier coulon-Jablonka est artiste associé au Théâtre de La Commune – CDN d’Aubervilliers / Le Moukden-Théâtre est soutenu au titre de l’Aide à la résidence du Conseil général de Seine-Saint-Denis / Le Moukden-Théâtre est une compagnie conventionnée par le ministère de la Culture et de la Communication – DRAC Île-de-France
    remerciements à Arbre et l’équipe du Black Sheep (Montpellier), Benjamin Cébrian (graphisme), Mathilda et Khadija, Nicolas Peltier, Kenji Lefevre, Grace coston